Page 1 : Le combat d'Ermeton-sur-Biert

 
Le combat d’Ermeton fait suite à la bataille de St Gérard qui nous l’avons vu s’est soldée par un repli général des troupes françaises en arrière de la route Fraire-Rouillon. 
L’après-midi, le soir et la nuit du 23, les Français se replient vers Biert-l’Abbé, Morville, Maredsous. 
Les Allemands ont réussi leur poussée le soir jusque Dénée, Furnaux et même jusqu’au nord d’Ermeton. 
Le 24 les troupes belges quittent Bioul pour retraiter vers Ermeton. Là les Allemands les attendent, c'est l'attaque. Afin de protéger la retraite de leurs frères d'arme, certains soldats choissisent d'affronter l'ennemi. Ces soldats belges abrités derrière les haies et dans les habitations infligeront de sérieuses pertes à la Garde Impériale. L'héroïsme de nos compatriotes mérite de ne pas être oublié.
 
​Les Allemands occupent Fosses et St-Gérard le 23 août, Mettet le 24 en matinée et Florennes dans l'après midi.
Une colonne allemande descend la rue principale à Fosses la ville
 
 
Arrivée des Allemands, témoignage de la comtesse Marie de Villermont (Extrait de mes souvenirs de Guerrre) :
 
« Il semble qu’à la soirée du 23, les Allemands étaient déjà arrivés de l'autre côté d'un bois proche du village, car on aperçut des Français courant le long du bois, tirant, se couchant à terre, puis courant plus loin. »
« Dans la nuit, des balles tombèrent à deux ou trois reprises sur les toitures. Des éclaireurs allemands se présentèrent à l'entrée du village le 24 août de bonne heure et rebroussèrent aussitôt chemin. » 
Château des Comtesses de Villermont 

Lors de la bataille de St Gérard, les soldats allemands de la Garde Impériale se sont rendus maîtres de la route de Rouillon. Durant la nuit, ils mitraillent un convoi d’ambulance belge qui venant de Bioul s’est engagé sur toute la longueur du chemin découvert. Ce convoi à moitié anéanti doit rebrousser chemin en catastrophe. 

Panorama de Bioul. Le village est traversé par stratégique route de Rouillon Ambulance belge en 1914

Dans le village de Bioul, les groupes de soldats belges qui se replient de Namur s’agglutinent,  car les chemins de repli vers le sud sont attaqués par les Allemands qui essaient de bloquer leur retraite. Dans la nuit du 23, il ne reste qu’un chemin qui sinue vers Maredsous. En effet, comme nous l’avons dit, la route vers Fraire vient d’être impraticable et du côté de Warnant des unités de la 3e armée qui ont traversé la Meuse font le coup de feu contre les soldats belges.
Néanmoins, le matin à la pointe du jour, les Allemands se replient vers l’arrière ce qui permet à une colonne de soldats belges d’emprunter la route de Fraire pour se diriger vers Ermeton.

Certains se poseront ici une question importante concernant l’objectif de cette manœuvre : les Allemands se retirent-ils parce qu’ils trouvent que leur position est trop en avant et à la merci d’une contre-attaque ou plutôt pour laisser entrer les troupes belges dans un piège meurtrier visant à les capturer dans le fond du vallon formé par le village d’Ermeton ? 
Certains éléments laisseraient croire à la version du guet-apens. 
Dans son récit, le sergent major du 13e de ligne, Nestor Finet, nous informe que les Allemands, guettaient selon leurs dires, l’avance de la colonne depuis plus de quatre kilomètres.

Le 23 au soir:​ En bleu, les bivouacs allemands après la bataille de St-Gérard

Troupes belges en retraite après le 23 août. 

Les Belges quittent la position fortifiée de Namur devenue intenable et retraitent vers le sud par Bioul.

 

Suivons maintenant le médecin Jean Helsmoortel qui rejoint la colonne du 3e bataillon du 13e de ligne qui venant de Bioul se dirige en l’ignorant dans la gueule du loup à Ermeton !

«24 août, dans Bioul, c’était le désarroi le plus complet. 
Vers 9H00 du matin,[…] mon unité restait introuvable. Je rebroussais vers Bioul quand j’eus le bonheur de rencontrer le 3e bataillon du 13e de ligne qui rejoignait à travers champs la route de Bioul à Fraire. Je me joignis à cette unité. La route (de Rouillon) avait été attaquée la nuit précédente. 
Arrivés au carrefour de la route de St Gérard à Ermeton-sur-Biert, nous obliquâmes à gauche. Vers midi, nous descendîmes la route d’Ermeton-Sur-Biert. Quand une compagnie eut traversé le village, la queue de la colonne étant encore à son entrée, une violente attaque se déclencha à notre droite venant de Mettet et presque aussitôt nous vîmes se déclarer des incendies un peu partout. Pendant ce temps, la tête de la colonne recevait le choc dans les Biert : la colonne était coupée. Nos soldats se défendaient courageusement. »

La comtesse de Villermont précise :

« Les troupes allemandes arrivèrent le lundi dans la matinée d’abord par la route de Biesmerée et de Furnaux, ensuite par la route de Denée (chaussée) et enfin par la route de Maredret. Il en vint même de la direction du Sud : une troupe à cheval qui débouchait d’on ne sait d’où et qui descendit par le bois de Bonsin. En résumé, il en vint de tous les côtés d’où l’on conclut que les « boches » voulurent cerner le village ».
 
Contrairement à St-Gérard, la bataille d’Ermeton est un combat de mousqueteries.
Cependant la manœuvre des Allemands ne se déroulera pas tout à fait comme ils le pensaient. Ils ne s’attendent ni à ce que les Belges se défendent avec autant d’acharnement ni aux pertes énormes qu’ils vont essuyer devant ces soldats retranchés :
Si les Allemands éprouvent de la crainte devant les unités françaises, ils méprisent et sous-estiment ces Belges en retraite. 
On peut en effet faire un rapprochement entre les lourdes pertes des Allemands subies à Ermeton avec celles qu’ils subirent à Liège et à Haelen contre les Belges. Persuadés de n’avoir à faire qu’à un ramassis de fuyards, Ils en oublient la prudence dont ils font preuve contre les Français.

Les Allemands attaquent en rangs de tirailleurs à Ermeton et subissent des pertes sanglantes face aux soldats belges retranchés tout derrière les talus, les haies et dans les habitations.
 

Un habitant Emile Clocheret en témoigne : 

«  Je les voyais, visant, tirant, et chaque fois un de ces grands diables gris cabriolait sur lui-même comme un lapin touché ».
Après la bataille, un officier dira à la comtesse Marie de Villermont : 
« Ils tirent rudement bien vos petits Belges ».

Soldats belges en 1914 : défense d'une position

A Ermeton, pas moins de 86 maisons du village sont incendiées : 
Les Allemands ont reçu des instructions : lorsque l’on tire d’une maison, il faut la brûler ! A Ermeton, les Allemands doivent incendier des dizaines de maisons pour en chasser les soldats qui se défendent avec acharnement et ne s’enfuient qu’au dernier moment. 
Le feu des incendies devient tellement intense qu’après le combat, les soldats allemands doivent s’éloigner du centre du village tant la chaleur est insupportable. 

Les soldats allemands vont se rendre rapidement compte que leurs pertes sont excessivement élevées lors de cette attaque alors que celle-ci fut pourtant bien préparée.
Le feu de la mousqueterie belge crée des pertes sévères aux Allemands marchant en ligne, arme à la hanche comme à l’instruction.

Vues du village incendiés:

 

Récit du soldat allemand du bataillon de fusiliers, Karl Willnitz, soldat du Corps de la Garde Impériale lors de la bataille d’Ermeton :

« L’artillerie et les troupes belges furent rapidement cernées. Rien n’échappa aux représailles.
Nous jetions dans la bataille de plus en plus de troupes sur Ermeton.
Il s'agissait d'une bataille dans laquelle la population civile avait effectivement participé. Dans chaque cachette se dissimulaient un fusil, une mitrailleuse. Nous ne pouvions avancer qu’en incendiant maison par maison. La lutte fut particulièrement intense, les soldats belges ne s’échappant qu’au dernier moment en sautant par les fenêtres le fusil à la main. »
« Le premier régiment de la Garde à pied souffrit beaucoup lors du combat pour la prise d’Ermeton ce 24 août 1914 et perdit de nombreux officiers. 
Avec tous ces morts, la victoire nous semblait amère et nous n’étions pas à la fête, nous avions plutôt un sentiment d’amertume et aussi de rage à cause des fourberies de l’ennemi. »

Habitués à manoeuvrer en pleine campagne, les Allemands découvrent le combat de rue. Ils ne sont pas préparer à cela et sont vite soumis à rude épreuve. Leur armement est aussi inadapté : les grenades, armes idéale pour ce genre de combat sont largement absentes de l'arsenal allemand. Alors que le défenseur peur utiliser un fusil depuis un soupirail tout en restant protégé, l'attaquant doit se découvrir pour ajuster son tir. 

Les soldats allemands accusent les soldats belges de fourberie car ils utilisent des vêtements civils pour s’enfuir après le combat.

Récit du soldat allemand, Karl Willnitz : 

« Beaucoup d’uniformes sont abandonnés. Si l'on analyse de plus près, on constate qu'il s’agit d’uniformes de soldats belges. Avec eux, rien n'est clair, surtout s’il est vrai qu'ils s’habillent toujours avec leurs vêtements civils qu’ils transportent avec eux pour s’échapper ».

A Denée, de nombreux soldats belges abandonnèrent leur uniforme ; la population jeta ces vêtements militaires dans des puits abandonnés pour les cacher de la vue des Allemands. 
Schmitz et Nieuwland P 69  5e partie 

Le frère de la comtesse de Wa-ha du château de Beauchêne est le témoin privilégié de la déroute des derniers soldats belges :

« Mardi 25. Nombreux sont ceux qui restent encore cachés dans les bois environnants. Ils ne veulent pas se rendre, mais cherchent par tous les moyens à se trouver des défroques civiles. Un de ces malheureux se contente de mon pyjama, car je n’ai rien d’autre. Il ressemble à un saltimbanque échappé de la foire. » 
« A la maison de Louis le concierge, une des fenêtres a été enfoncée : rien que de nombreuses défroques militaires que les soldats ont échangées contre des vêtements civils pris à l’étage ».
« Des fusils, cartouchières, havresacs, ceinturons avec baïonnettes, shakos portant le n°13, parfois le n°8, tout cela jeté à droite et à gauche du chemin».
« Chez Jules, aucun pillage, mais au grenier, un brave s’est embusqué à la lucarne et y a fait le coup de feu : de nombreuses douilles de cartouches en témoignent.  A-t-il sauvé sa peau où est-il aux nombre des 14 fantassins belges que les gens de Maredret viennent d’enterrer ? »
Un général aussi ?
»
« Le soir, ces deux quidams et Mr Capelle, nous racontent qu’ils ont parcouru les bois de Denée et qu’entre autres choses, ils ont découvert dans un mauvais chemin creux ; trois automobiles bloquées par des chariots militaires démantibulés : une des autos, une limousine Loraine-Dretrick contenait un uniforme complet de général belge jeté sur les coussins. Qu’est-il advenu de son propriétaire ? qui était-il ? où est-il ? Mystère ! 

A Bioul, 5 soldats belges habillés en civil se font arrêter par les Allemands. L’un d’eux avait gardé sa médaille militaire : il est abattu sur le champ.

Il est vrai que de nombreux soldats belges encerclés enfilèrent des vêtements civils pour s’enfuir. Cependant il est faux d’affirmer qu’ils possédaient des tenues civiles dans leurs sacs à dos, la plupart des maisons étant abandonnées, les soldats n’eurent qu’à se servir.
Ces pratiques, bien compréhensibles dans l’adversité, feront croire, à tort, au soldat Willnitz, que la population civile aurait participé à la bataille d’Ermeton.

 

Le premier récit établi par le RP Eucher de Maredsous est une synthèse des faits qui se sont produits à Ermeton :

« Ce village d’environ 700 habitants a presque la forme d’un amphithéâtre. 
Il se compose de deux parties bien distinctes. Un groupe de maisons assises sur la rive gauche de la rivière des deux côtés du chemin de fer. Un autre groupe dit « sur les Roches » couronne une hauteur vers le sud, là se dresse l’église. Au centre du village, le château des Villermont. Il suffit d’un coup d’œil sur la disposition pour se convaincre qu’elle se prêtait fort bien à une bataille. Vers le nord, le remblai du chemin de fer surmonté de broussailles. Sur le versant opposé, une file de maisons propres aux embuscades (de fait ces maisons furent occupées par des soldats belges qui canardèrent pas mal de « gris ». 
Toute la journée du 23 août, surtout l’après-midi, les troupes françaises repassent par la chaussée battant en retraite.  Un officier français dit à Alphonse Collart qu’ils vont s’opposer aux troupes allemandes qui ont traversé la Meuse. A un moment donné, ces troupes vont se masser dans les champs qui avoisinent la ferme de « Stache » (au midi). C’est là que les Français aux dires du curé s’attendaient à devoir livrer bataille aux avant-gardes allemandes. 
Dans la soirée du 23 arrivent aussi certains groupes de l’armée belge venant de Bioul. Toute la journée, c’est un défilé de réfugiés partant vers le sud avec leur attelage, etc. 

Les troupes allemandes arrivent  le lundi 24 dans la matinée. D’abord par les routes de Biesmerée et de Furnaux. Ensuite par la route de Denée (chaussée) et enfin par la route de Maredret. Il en vint même de la direction du sud, une troupe à  cheval arrivant, on ne sait d’où, qui descendit part le bois de Bonsin. En résumé, il en vint de tous les côtés d’où l’on conclut que les Boches voulurent cerner le village. Toute la nuit des événements un combat terrible se livra à Ermeton entre 10H30 et 12H00 entre Belges et Allemands (quelques soldats français isolés y prirent part). 
Les Allemands perdirent beaucoup de monde de l’aveu de leurs officiers (de 900 à 1000- chiffre le plus sûr selon le secrétaire communal et plusieurs autres disent 940). 
Un certain nombre de ces cadavres allemands furent enterrés, mais le plus grand nombre furent incinéré dans les maisons incendiées où ils furent jetés à dessein par les leurs. François Licot et Edmond Tocquin, ont vu de leurs yeux un grand nombre de débris humains carbonisés et des fers de talons dans les maisons de la veuve Blaimont, Jh Purnode, et de la grange de la maison Licot, …
Les Belges eurent environ 80 tués, chiffre le plus probable et quelques prisonniers. Tout le village devait être brûlé, mais les comtesses intercédèrent. François Licot a vu des soldats qui lançaient dans les maisons des cartouches incendiaires remplies d’un liquide inflammable.
»

Le second récit est celui de Marie de Villermont (extrait de mes souvenirs de guerre) :

Lundi 24 août :
« Voici quelqu’un qui accourt en criant :
- Les Belges sont là !
Il faut les prévenir que des patrouilles d’uhlans circulent, que des troupes ennemies ne doivent pas être loin….Une terrible fusillade éclate. Pendant que nous regardions les Belges sur le seuil de la porte du château, les Allemands s’avançaient derrière nous : une bataille commençait.

Troupes belges traversant un village en 1914

Vues des campagnes derrière le château

Les Allemands arrivent, entre autre, de Furnaux et attaquent  

Les Belges qui arrivaient ainsi se mettre dans la gueule du loup formaient l’arrière-garde de la garnison de Namur.
Les Allemands arrivaient à Ermeton du côté de Furnaux et de Biesmerée, C’était un régiment de la garde impériale avec le Prince Eitel et dont le corps d’officier était composé des plus nobles d’entre les Junckers armoirés.
Les Belges, étaient environ trois mille, marchant en débandade, régiments mêlés, n’ayant que quatre ou cinq officiers avec eux. Mais dès les premières décharges ennemies,  ils firent tête très vaillamment. Se déployant en tirailleurs en faisant profit des maisons, des murs de jardins, des haies, ils ouvraient un feu vif et bien ajusté contre ces lourds soldats qui s’avançaient le fusil à la hanche, tirant sans viser, comme des machines bien remontées. Les Belges eux, de leurs abris, ne manquaient pas un coup.
Je les voyais, me disait Emile Clochereux, qui après le combat était resté chez lui, près de sa vieille mère, je les voyais, visant, tirant, et chaque fois, un de ces grands diables gris cabriolait sur lui-même comme un lapin touché.
Pendant qu’une partie des Belges faisait face à l’ennemi, l’arrêtait à l’entrée du village, où les morts s’amoncelaient, le gros de la troupe grimpait la côte pour gagner le grand plateau de Biert, d’où il se dirigeait vers Couvin er Rocroy. Courageusement, deux ou trois cents restèrent dans le village, ne cessant de faire feu jusqu’à ce que leurs camarades fussent hors d’atteinte.
Mais de tous les côtés, les ennemis arrivaient ; du nord, de Saint Gérard, des hauteurs de Furnaux, de l’ouest.
Comment s’arrêtèrent-ils sans songer à poursuivre ce petit corps belge ? C’est ce que nous n’avons pas pu nous expliquer, sans doute qu’ils pensaient que toute une armée  française était encore sur le plateau de Biert. Et en effet, ils ont pu le croire parce qu’un groupe français entendant le bruit de la bataille avait rebroussé chemin dans notre direction, puis sans avancer davantage, ils avaient repris le chemin de la retraite.

Ma sœur Jeanne, eut l’imprudence de monter en haut du donjon pour voir la bataille. Elle regardait s’avancer cette masse grise, serrée, marchant d’un pas régulier que rien n’arrêtait. Parfois un homme sautait, tombait, les autres avançaient toujours. Sur les hauteurs du parc dominant le château, des batteries de mitrailleuses crachaient sans cesse leurs engins de mort. Nos toits, nos murs étaient criblés de balles qu’on entendait tomber sur les pavés comme une grêle ininterrompue.

Tout à coup des cris affreux retentirent. La grande porte s’ouvrit avec fracas sous la poussée d’une trombe de géants gris hurlant, brandissant leurs fusils, s’élançant comme une troupe de bêtes fauves en furie. Ce fut une minute d’horreur, une de ces minutes où l’on perd la notion de tout, où l’on peut croire aux pires choses, car on sait que l’on n’a rien à faire qu’à attendre ce que l’on va faire de soi.
L’idée de nos blessés que l’on allait peut-être massacrer me fit courir à l’ambulance pour essayer au moins de les défendre par ma présence. Les pauvres gens étaient plus morts que vifs. A mon grand soulagement, les Allemands ne parurent même pas les voir, pas plus que nous d’ailleurs.
Ils s’emparaient du château heureusement pour y mettre leurs blessés. Leur Colonel Eulenburg, était tombé, la jambe fracassée, à la porte du château. Ils l’amenaient en criant toujours comme des forcenés. En entrant dans le vestibule, ils poussèrent un « HOURRA » à faire tomber les murs 
Et après le colonel, ce fut un cortège sans fin de blessés allemands : je ne sais combien ils en amenèrent, mais en un instant, on en trouvait partout. Je dois reconnaître qu’au début de cette guerre, leur organisation était admirable. A peine la bataille terminée, une nuée de brancardiers, des médecins, des fourgons de pansements se trouvaient là ; la paille était répandue partout dans les chambres, les salons, les vestibules, sur les paliers des escaliers. 
Au milieu du brouhaha dans l’affolement de cette fin de bataille, nous avions été trop occupés pour voir tout ce qu’il se passait. Tout  coup, Jeanne me dit : le village brûle !
Il faut être passé par ces émotions pour comprendre la violence. Le village brûle. Oui maintenant, je vois de tous les côtés des tourbillons de fumées, des brindilles enflammées tombent sur nous, car les fermes près du château sont en flammes et je pense à tous ces pauvres foyers qui vont s’effondrer avec tout l’avoir de tant de braves gens, de courageux travailleurs, de vieux incapables de gagner leur vie, de tout ce qui faisait le bonheur, la sécurité, la joie de tant de ménages. C’était presque plus horrible que la bataille !

On a dressé un lit pour le colonel comte d’Eulenburg et on a aussi amené deux autres officiers blessés et un officier belge, le commandant Tilot, horriblement défiguré. Et cette salle encombrée d’officiers qui viennent voir le comte d’Eulenburg, le prince Eitel et toute une escouade de nobles casqués qui ne comprennent pas combien ils nous sont odieux et saluent en souriant,  veulent entreprendre une conversation comme à une réception mondaine: « Ma femme est la belle-sœur d’un Belge » me dit l’un, « je connais très bien le comte de X, le prince N…. »
Ce qui ne les empêche pas de rager car ce petit combat a été horriblement meurtrier pour eux. Ils ont avoué avoir perdu 900 hommes, tandis que le nombre de Belges morts se chiffre à 85…
Un officier français eut la malencontreuse idée de se fourrer dans un lit, à côté d’un blessé, sans doute pensant pouvoir se sauver après. Mais il fut vite découvert et ce fut une scène de sauvage fureur : on tira le pauvre homme hors du lit à coups de pied, de poing, de crosse de fusil et nous le vîmes entraîné vers l’avenue. Un coup de fusil retentit. Il n’est plus jamais rentré au château.
Ma sœur Jeanne a vu hier qu’un officier allemand, horriblement blessé et souffrant cruellement avait été tué à force de morphine…

Le prince Eitel choisit un endroit dans le parc du château d’Ermeton pour enterrer ses 2 amis.
J’ai oublié de dire qu’hier un officier, ami du prince Auguste Guillaume, ayant été tué (von Levinski), le prince pria ma sœur d’aller avec lui dans le parc, pour choisir une place pour l’enterrer. Ma sœur n’osa pas refuser et le prince désigna un endroit sous les arbres. Le prince Eitel choisit aussi une place sous un saule pleureur pour y mettre son ami von Oppen.

Le Comte Siegfried Graf zud Eulenburg, blessé lors du combat d'Ermeton

Le Prince Eilel Friedrich commandant du 1er régiment de la Garde

Tombe du S-L von Lewinski officier au Franz Garde, 2e régiment des grenadiers

Cimetière de Maison-Saint-Gérard

Tableau des unités du corps de la Garde présentes lors de la bataille d'Ermeton-sur-Biert (cliquez)

Scène de barbarie dans les Biert : 

« On est venu nous conter une scène tragique qui s’est passée dans une ferme d’Ermeton située dans la campagne de Biert.
Ce fermier appelé Navaux était resté avec toute sa famille. Lorsqu’une troupe d’Allemands parut amenant 2 soldats français.
Les soldats avec de grands cris obligèrent les hommes à prendre les pelles et les pioches afin de creuser deux grandes fosses, puis se tournant vers les femmes et les enfants épouvantés, ils leurs commandèrent de travailler aussi.
« L’une de ces fosses est pour les Français, l’autre pour vous, dirent-ils ».
La première fosse terminée, les Allemands se tournèrent vers leurs prisonniers, se moquant d’eux, ces derniers s’écroulèrent sous les balles.
- Maintenant enterrez-les, dirent les bourreaux. Il fallut obéir.
- A vous maintenant !
Et la famille Navaux terrifiée se remit à creuser. Lorsque les tortionnaires eurent assez de ce spectacle, ils les firent cesser soudain. 
« Rentrez à la maison et que personne ne s’avise de regarder par la fenêtre, il sera fusillé à l’instant. D’ailleurs, nous allons mettre le feu à la maison et vous brûlerez tous vifs »
Au bout d’un moment, n’entendant plus rien, ils osèrent un regard par la fenêtre : les Boches étaient partis tout heureux d’avoir fait une « ponne varce ». 

Le troisième récit est celui du médecin auxiliaire « J Hehmoortel » attaché au 1e bataillon du 28e de ligne. C’est un témoignage très intéressant. Mr Hehmoortel accompagnes la colonne qui part de Bioul pour arriver à Ermeton. Il est au cœur de la bataille et se retrouvera enfin responsable des blessés belges au château des comtesses de Villermont :

«La nuit du 23 août, la route de Lesves vers Bioul était encombrée de charroi. Les mitrailleuses étaient immobilisées au milieu des canons, des caissons et des bagages. Seule, l’infanterie pouvait se frayer un pénible passage. A droite, on voyait brûler des formes puis une agglomération : St Gérard disait-on. J’avais suivi une troupe que je croyais mon bataillon. Je ne fus pas peu surpris au lever du jour de constater que je suivais une troupe appartenant aux unités les plus diverses. En entrant dans Bioul le 24 au matin, je trouvais une troupe du 8e de ligne déployée en tirailleur face au bois de Neffe.
Dans Bioul même, c’était le désarroi le plus complet : la colonne d’ambulances occupait la place et la route de Fraire jusqu’à la sortie du village. L’artillerie et le charroi encombraient la route et le parc du château de Mr Vaxelaire. Les artilleurs des forteresses étaient mêlés aux fantassins qui gardaient quelques heures plus tôt les intervalles des forts. Vers 9H00 du matin, le bruit circula qu’à la suite d’un conseil de guerre réuni au château, on se rendrait en masse. Mon unité restait introuvable. Je la cherchais vers Warnant : rien. Je rebroussai vers Bioul quand j’eus le bonheur de rencontrer le 3e bataillon du 13e de ligne (major Baudot) qui rejoignait à travers champs la route de Bioul à Fraire. Je me joignis à cette unité. La route avait été attaquée la nuit précédente, je n’en veux comme preuve que les chevaux tués, les caissons renversés, les voitures d’ambulances culbutées dans les fossés le long de la route et une auto grise occupée par 2 Allemands tués. L’un était affaissé sur le marchepied, l’autre ayant voulu fuir gisait les bras en croix, la face contre terre.
Arrivés au carrefour de la route de St Gérard à Ermeton-Sur-Biert, nous obliquâmes à gauche. Contre un mur longeant cette route, un Allemand se mourrait. Comment était-il là ? Nous allions le savoir bientôt. En effet arrivé au bois de Furnaux, nous fûmes reçus par une grêle de balles. On se réfugia dans une sorte de carrière tandis qu’une patrouille explorait le bois. Elle revint dire que la route était libre et le bois nettoyé. »  
L’attaque à Ermeton :
« Vers midi, nous descendîmes la route d’Ermeton-Sur-Biert. Quand une compagnie eut traversé le village, la queue de la colonne étant encore à son entrée, une violente attaque se déclencha à notre droite venant de Mettet et presque aussitôt, nous vîmes se déclarer des incendies un peu partout. Pendant ce temps, la tête de la colonne recevait le choc dans les Biert : la colonne était coupée.  Le château du chevalier de Brognier brûlait comme une torche. L’incendie gagnait de proche en proche. Nos soldats se défendaient courageusement. 

Le château du Chevalier de Brognier à Ermeton

Aimable Leduc, soldat du 13e de ligne tué dans les Biert

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Les Allemands  s’avançaient au milieu des chemins tandis que l’on tirait sur eux des maisons. Tout à coup nous nous aperçûmes que nous étions cernés, les officiers étaient tués ou blessés. Le nombre de soldats valides étant fort réduit et à bout de munitions et de force, les survivants se rendirent.
Une trentaine, dont un officier, trois brancardiers : Van In, Lombaerts et Delaneux, un médecin le docteur A. van Schevensteen et moi.
Les Allemands désarmèrent ce monde et mirent aussitôt le feu aux habitations que nous venions de
quitter. Ils envoyèrent ensuite l'officier* (un commandant) et le brancardier Delaneux en exploration dans une maison qui flambait, pour voir si des blessés ne s’y étaient pas cachés et au moment où le commandant sortait, il fut tué à bout portant par un soldat qui l'attendait et l'avait épaulé tout tranquillement.
Le brancardier Delaneux ne dut son salut qu’au brassard de la croix rouge qu’il portait. Pendant ce temps, sur la route, je soignais des blessés que l’on m’apportait. A mon tour, on me donna l’ordre d’aller explorer une maison en feu. Comme je faisais mine de ne point vouloir obéir, on m’épaula : je partis et revins aussitôt. Deux soldats m'entraînèrent ensuite sur la route de Maredsous, disant que le
village allait être rasé par l'artillerie. En cour de route, comme je leur demandais le
motif pour lequel ils incendiaient les maisons, ils me répondirent que « tout village où on s'était battu devait être brûlé ».
Au château de Villermont :

Ils me  conduisirent au château du comte de Villermont. Sous l’entrée, dans un réduit qui devait être une écurie, se trouvait entassée une foule de civils. La cour était pleine de soldats. Dans un coin sur de la paille, des blessés allemands et belges. Je fus conduit auprès des autorités allemandes qui occupaient le château et qui entouraient le comte de Heulenbourg, leur colonel blessé au cours de la bataille. Au bout d’un moment, on me renvoi me disant d’aller soigner des blessés belges et français. Pendant la journée et la nuit du 23 août, des blessés appartenant aux 33e, 43e, 84e, 110e d’infanterie, 6e chasseurs d’Afrique, 2e zouaves et  2e tirailleurs algériens  se trouvaient à Ermeton venant de St Gérard et de Tamines. 
Sortant de l’habitation ne sachant où me diriger, je rencontrai la comtesse de Villermont accompagnée de Mr Ph Gilbert de la croix rouge de Namur. Ce dernier, arrivé de nuit avec des blessés français et belges, prisonniers comme moi, m’indiqua où je pus en trouver. Il y en avait partout. Au bout d’un instant je m’installai dans un coin de la cour. Quelques civils réquisitionnés par l’occupant nous amenaient  nos morts et nos blessés. La nuit tomba doucement et l’on voyait au-dessus des bâtisses du château les colonnes de fumée et les lueurs de l’incendie. A un moment donné un officier s’approcha de moi et me dit que j’étais responsable de tous les occupants du château, que je serais fusillé si l’un de nous tentait de fuir, s’il était fait du mal à un seul Allemand ou si un coup de feu était tiré dans le village.
La nuit devint complète. On ne ramenait plus de blessés ni de tués. J’allais me reposer dans le fumoir du château, je trouvai Mr Wasseige de la Croix-Rouge. Au lever du jour, nos morts et les morts allemands étaient ensevelis. Je pus alors me rendre compte du nombre assez exact de blessés qui étaient là.
Tout le château était rempli de blessés allemands qui appartenaient à la garde. Les annexes, les écuries et les remises contenaient les nôtres. Nos pertes étaient assez élevées : soldats du 13e de ligne, d’autres d’unités désemparées, le commandant Tilot, affreusement défiguré et aussi des civils. Parmi ces derniers, deux gardes-chasse du château blessés sur le pas de leur porte.
Je ne pus approcher les civils enfermés sous la porte d’entrée, pas plus que les soldats valides faits prisonniers. Le 25, ces malheureux partirent pour l’Allemagne.
Les comtesse Marie et Jeanne de Villermont se dévouèrent auprès de nos blessés.
Le 26 août, les Allemands emportèrent leurs blessés. Quant aux nôtres, les plus gravement touchés purent être évacués vers l’abbaye de Maredsous. J’en conservais une trentaine. Ces blessés me furent enlevés le 11 septembre. Après cette rafle, il n’en resta plus que 2 avec mes 3 brancardiers.
Puis ce fut l’envahissement du château qui fut pillé par un groupe d’artillerie suivi de l’occupation par une compagnie du chemin de fer.
Le 13 octobre, tout ce qui restait de l’ambulance d’Ermeton, les 3 brancardiers, les 2 blessés et moi partîment pour Namur et de là pour l’Allemagne. Je restai en Allemagne jusqu’au 15 mai 1915, à cette date je fus rapatrié par la Suisse et je rejoignis les unités combattantes du front belge. 

*L’officier abattu froidement à Ermeton est probablement le commandant Vrithoff

Le combat d'Ermeton-sur-Biert suite

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